
Après notre visite du marché de Belen, nous devons partir pour Tamshiyacu, petit village qui sera notre port d'attache dans les prochains jours. Le bateau qui doit nous conduire au village est amarré là, mais ne part pas comme il était prévu. Il est plein, aucun problème mécanique apparent, tout est prêt, mais rien ne se passe. Les gens ne s'en formalisent pas, tout le monde reste sagement à sa place, sans colère ni impatience apparente. Le temps n'a pas d'importance, rien ne compte vraiment. Un de ces nombreux points communs avec ce Cambodge que nous aimons tant, si éprouvant pour les nerfs occidentaux, mais qui en fait aussi le charme. Nous partirons finalement après 2 heures d'attente. C'est comme ça, c'est tout.
Nous découvrons Tamshiyacu en cette belle fin d'après midi. L'Amazone est tout près, au bout du minuscule quai qui y descend. Aucune voiture, on entend seulement quelques tuk tuks qui ne se roulent pas dessus, loin s'en faut. A une heure de bateau d'Iquitos, il n'y a étrangement aucun touriste. Les larges rues du village - imaginées par un maire un peu mégalo sans doute - ne servent qu'à déambuler nonchalamment. Si, elles ont quand même leur utilité : le soir venu, on y installe sa table pour le diner, on prend le frais tout en discutant avec ses voisins sur cette terrasse publique de circonstance. On se retrouve immanquablement sur la place des armes, qui n'a jamais aussi mal porté son nom. C'est un petit monde bon enfant, tranquille, vivant au rythme qu'il s'est choisi et baigné de quiétude.
Notre séjour en Amazonie n'est pas une expédition aventureuse dans la jungle à la découverte d'animaux sauvages ou insaisissables, comme j'ai pu en avoir le désir à un moment. Pendant ces quelques jours - trop courts, nous en apercevons bien vite - c'est une autre vision que nous allons porter à cette nature difficile et aux gens qui essaient de l'accommoder un peu. L'immersion dans la jungle est compliquée et ingrate, l'observation d'animaux requiert de s'enfoncer très loin en forêt, ou au moins de se rendre dans la réserve de Pacaya Samiria éloignée, et encore... Les « tours dans la jungle » fabriqués par les lodges de la région et vendus par les agences d'Iquitos, c'est la plupart du temps du bidon. Débarrassés de cette mise en scène, on peut avoir un apprentissage plus authentique de la vie ici.
Nous passons la journée suivante sur l'Amazone, accompagnés de Jean-Louis et de John, notre guide omniprésent. Ce matin, nous partons à la découverte des dauphins roses et des dauphins gris de l'Amazone. Après quelques apparitions discrètes et distantes, nous les trouvons bientôt affairés proches d'une berge. Après avoir isolé un banc de petits poissons, c'est la curée. On observe ces drôles de bêtes aux yeux minuscules et à la peau étrange, couleur chair. Moins gracieux et plus timides que leurs cousins de l'océan, ils semblent bien fragiles. Belle rencontre quand même. Après le déjeuner servi par une famille du petit village voisin de San Philippe (découverte au passage d'un fruit délicieux et doté de l'étonnante propriété de coller littéralement les lèvres qui l'ont dégusté), on remonte un petit affluent de l'Amazone sous la chaleur. La journée se termine par une partie de pêche rigolote, une première pour Fred qui se retrouve en plus aux prises avec les poissons assez bizarres de l'Amazone. L'apprentissage est d'abord peu concluant, mais après une première phase de découragement coutumier et prévisible (matériel défaillant, chiant, pas faite pour ça...), elle se prend au jeu et termine très fort. Au final trois poissons attrapés, à peine un de plus pour moi.
Le lendemain, après une heure de marche dans la forêt mêlée aux cultures, nous voilà arrivés à l'originale ferme qu'exploite un vieux couple de paysans. Nous visitons d'abord leur incroyable élevage de paiche : il s'agit du plus grand poisson carnassier de l'Amazone, genre brochet massif et survitaminé de plus d'1 mètre, dont les flancs gris sont striés d'un bel orange vif. On assiste impressionnés à la séance de nourrissage où il ne vaut mieux pas laisser traîner sa main. On passe ensuite à la plantation de palma rosa, essence rare dont on tire une huile précieuse utilisée en parfumerie et dermatologie. Ce projet important pour les planteurs du coin n'est pas encore opérationnel, mais l'optimisme léger semble de rigueur, alors espérons. Le visage de ce vieux monsieur, marqué et affuté comme une lame, est de ceux qu'on n'oublie pas ; son regard pétillant d'intelligence a gardé toute intensité et trahit sa curiosité de savoir et de comprendre les modes de vie, les habitudes et les croyances bizarres venues d'ailleurs.
Ce jour marque surtout le 52ème anniversaire de l'école de Tamshiyacu ; ce soir, c'est donc la fête au village. Les spectacles de danse, de chants, de poésie et de comédie se succèdent sous les applaudissements.
Pour notre 3ème journée, nous partons pour une marche dans la jungle avec John. L'environnement se fait vite dense et étouffant. L'humidité est lourde, les moustiques surgissent à la moindre pause. Le vert est partout, presque sans nuance, le ciel laiteux ne parvient plus jusqu'à nous. Aucune autre couleur, sinon le brun sombre de la terre et le rouge occasionnel d'une fleur exotique trop rare.
Rien ne bouge vraiment, la jungle semble vide. Mais quand on y prête attention, on se rend compte que le monde de l'infiniment petit palpite bel et bien, les infatigables et peu recommandables fourmis en tête. La plupart mordent ou piquent, certaines - consommées en poudre après cuisson comme remède - sont venimeuses et provoquent de fortes fièvres. Mais à notre échelle, pas de vie apparente. John nous montre une empreinte de puma, qu'il date de la nuit même. Une autre, puis une autre, elle suit la même piste que nous, le long d'un ruisseau, mais il s'agit plutôt d'un fantôme. Heureusement, il y a les bruits. Dans ce vide apparent, ils paraissent venir de nulle part et prennent d'autant plus d'ampleur. Plus encore que les grésillements d'insectes, les cris des oiseaux fascinent. Lointains, ils rassurent et maintiennent les sens aux aguets. Soudain plus proches, ils emplissent l'air. Sur le chemin du retour, l'incroyable concert des ave jurcos monte tout autour de nous, ils se répondent en échos et semblent rester accrochés dans l'air tant ils sont aigus, vibrants et forts. Avec la moiteur, ce sont ces bruits là qui font la jungle.
Pas de petit-déjeuner servi par la femme de John en cette dernière journée : nous rentrerons cet après-midi à Iquitos, mais avant ça, nous allons partir en beauté. Levés dès potron-minet, nous partons pour une découverte des oiseaux du coin. Durant la courte traversée et descente de l'Amazone, un dauphin vient nous faire ses adieux sans se départir de sa prudence tenace, puis un étrange poisson saute littéralement dans la pirogue, dont il faut soi-disant se méfier : bien que de taille modeste, il arbore une dentition impressionnante qui ne lâche rien une fois qu'elle a mordu. On l'appelle ici le poisson chien. Sympa l'Amazone. On atteint finalement le cours d'un petit rio, que l'on va remonter en silence, à la pagaie. Le pilote de la pirogue me dit parfois venir y pêcher, mais jamais la nuit. Il paraît en effet que vivent encore dans ces eaux noires des alligators, que les braconniers d'ici n'ont pas encore bouffés et dépecés. Mais le jour est levé, il est déjà trop tard pour les apercevoir et le niveau des eaux, trop bas, a de toutes façons déjà fait déguerpir ces locataires des berges et des racines immergées vers des contrées plus accueillantes.
Nous progressons avec aisance, à peine freinés de temps à autres par un rideau d'herbes aquatiques ou de branches tombées. Bientôt, on se retrouve dans un réseau de grands arbres aux racines blanches et aériennes qu'on ne distingue plus vraiment des troncs. Il fait plus sombre dans cet embryon de mangrove, ni hostile ni trop envahissant.
Et partout les oiseaux sont là, ils s'accommodent de tous les milieux ; seule leur présence agite un peu le calme de ce matin. Les hérons et les martins-pêcheurs sont dans leur jardin. Les petits perroquets verts braillent et se disputent sans cesse de petits riens. Des aigles d'un bleu noir uniforme se laissent parfois approcher. Seul se distingue le regard fixe, d'un orange éclatant, à la fois hypnotique et inquiétant. Les serres, à peine plus fades, concentre leur puissance. Il paraît qu'eux aussi se sont socialisés puisqu'ils affectionnent particulièrement les poulets des fermes du coin. A notre grande joie, une bande de toucans se pose au-dessus de nos têtes. D'abord les plumes jaunes et rouges se détachent, puis leur immense bec multicolore. Ils disparaissent moins d'une minute plus tard, aussi vite qu'ils sont arrivés. Quelques colibris étincelants font vibrer l'air autour de nous et récupèrent parfois de leurs efforts insensés sur une branche proche. Et puis il y a tous ces oiseaux inconnus et que l'on ne reverra nulle part ailleurs, aux couleurs parfois d'un rouge éclatant, parfois d'une prudente sobriété.
On amorce un retour au moteur immédiatement interrompu par nos guides. Ils ont entraperçu une grande bande de singes pichicos. En état d'alerte maximum, la troupe évacue rapidement à travers les branches à la force de leurs bras disproportionnés : les coups de fusil ne sont pas rares dans la région.
Mais pour nous, cette Amazonie restera surtout un endroit de rencontre.
Avec ses habitants d'abord, dont on envie un peu l'insouciance et la facilité à vivre simplement le moment présent, une évidence dont on s'est écarté. Nous les avons vus vivre, nous les avons aussi découverts à travers les témoignages de Jean-Louis. Des témoignages d'une grande tendresse pour ces éternels enfants, un peu d'exaspération aussi face à l'excès de fatalisme de ces gens à l'histoire tourmentée, face à un certain individualisme aussi qu'on espérerait ne pas voir ici. Mais les hommes sont des hommes, partout.
Rencontre avec John, le guide qui nous a accompagné partout. John a six enfants, un septième en route. C'est un grand passionné et connaisseur des plantes médicinales de la forêt et mystique à souhait. Lors de la visite de sa chacra, bout de terre cultivé, il nous détaille chacune des innombrables plantes qu'il a accumulées, ses vertus thérapeutiques, son mode de préparation et d'administration. La pharmacopée semble inépuisable. Nous essayons aussi de comprendre la relation sacrée qu'il voit avec la jungle et ses plantes, le lien avec les esprits de chacune d'elles sans lesquels les connaissances accumulées et le pouvoir des décoctions seraient nuls, selon lui. Ce mysticisme est assez difficile à comprendre, mais on peut au moins l'accepter.
Rencontre avec Sonia, ancienne volontaire au sein de l'association de Jean-Louis qui n'a pu résisté à la tentation de venir revoir cet endroit et ces gens. Sonia, c'est une fille libre, une fille bien. Bon vent à toi.
Et puis il y a Jean-Louis, qui a décidé de poser ses valises ici, dans cet endroit qu'il a probablement longtemps cherché, après la vie de toubib en France, après les missions en Afrique et ailleurs... Un type qui en a vu et entendu des tas. Surtout quelqu'un qui ne perd pas de temps à savoir si ce qu'il fait est mérité ou sera au moins reconnu. Il agit, c'est tout, comme un bon samaritain qui surtout ne se la raconte pas, en donnant au passage une leçon de générosité et de simplicité. Mais c'est lui qui a raison parce que ça rend heureux.
Jean-Louis a monté des partenariats avec les écoles du village, les centres de formations professionnelles mais aussi des établissements de soins, etc. et fait venir de France ou d'ailleurs pour quelques semaines ou quelques mois des bénévoles qui forment les jeunes villageois. Les besoins de compétences sont très nombreux et variés, ils vont de la santé aux enseignements techniques (menuiserie, plomberie, soudure...), de l'informatique à l'enseignement des langues, etc.
Il a créé une activité de tourisme solidaire à laquelle nous avons eu le bonheur de participer. Aucun intermédiaire, 100% des revenus sont distribués aux habitants, seuls acteurs locaux du séjour. Les surplus permettent de financer des projets divers (le dernier en date étant l'école de San Philippe) toujours en partenariat avec les habitants, car imposer ses projets ne mène à rien.
Et il y a le projet prometteur d'un commerce équitable de l'artisanat local, des beaux bijoux de la forêt et des bois rares, comme le très beau palo sangre, étudié comme pour les autres avec réalisme et rigueur.
Pour tout ça, les besoins sont grands, mais celui qui y participe reçoit en réalité plus qu'il ne donne de sont temps. Alors il ne faut pas hésiter.
Avec Jean Louis on se marre bien, toujours une bonne histoire. Mention spéciale pour cette sidérante page d'histoire de France racontée de manière très personnelle, des mérovingiens à nos jours en suivant au passage les vicissitudes des croisades et des chevaliers templiers... Authenticité historique restant à établir, mais alors quelle rigolade ! Et on en passe des meilleures (souvenirs de consultations édifiantes, l'évangélisation du village par les nouvelles sectes américaines, etc.).
Jean-Louis, ça a été un bonheur de te rencontrer. Je suis sûr qu'on se recroisera, merci en tout cas pour tout.
Pour contacter Jean-Louis et découvrir son action, allez visiter son site : http://amazonie-perou-solidarite.fr.gd
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