
Dès que nous sortons de notre avion, en cette fin d'après-midi, nous retrouvons une moiteur et une chaleur qui n'existaient plus que dans nos vieux souvenirs asiatiques. Le froid bolivien et du sud péruvien commençait à nous taper sur les nerfs ces derniers jours, nous ne sommes vraiment pas faits pour ca.
Nous venons d'arriver à Iquitos, porte d'entrée de l'Amazonie, ville atypique reliée à aucune route et que l'on n'atteint que par avion ou par bateau après plusieurs jours de navigation. Nous avons choisi « l'option courte » pour venir dans cet autre monde ou nous resterons 6 jours. Nous sommes accueillis à l'aéroport par Jean Louis, ancien médecin français installé ici depuis 4 ans avec sa femme et sa fille et qui nous accompagnera tout au long de notre circuit.
A Iquitos, c'est assez curieusement un bout d'Asie égarée que nous avons l'impression de retrouver. Le ciel est gris et chargé de gros nuages. Des motos-taxis pétaradants, frères jumeaux des tuks-tuks familiers, sont réapparus comme par enchantement, presque 4 mois après s'être volatilisés. Ca klaxonne et ca vrombit partout mais sans atteindre la même frénésie, en gardant un ton en dessous. Peut-être en va-t-il de même à Manaus et dans ces « villes coincées » dans l'Amazonie sauvage, petits postes avancés des hommes dans un monde qui n'est pas le leur. Le Brésil n'est d'ailleurs pas si loin, cinq jours de descente du fleuve suprême y mènent.
Il flotte dans la ville le même parfum d'aventure que dans que dans ces grands ports plus riches de souvenirs que d'avenir, le formidable bassin de l'Amazone tenant ici lieu d'océan. On y retrouve un peu de l'atmosphère de Valparaiso ou de Zanzibar ; le delta du Mékong a lui aussi gardé un peu de cet esprit de contrebande, mais Saigon a pour sa part bel et bien changé d'ère. Iquitos ressemble à ces ports d'errance, au rythme alangui. On y trouve la même faune bigarrée et hétéroclite d'occidentaux un peu aventuriers, un peu rêveurs, un peu marginaux aussi. Comme Erwin, rencontré par hasard sur une terrasse, prof d'université française et descendant d'une famille de colons chercheurs d'or et touche-à-tout ; revenu dans cette Amazonie pour poursuivre quelques rêves de grandeur utopique hérités de ses ancêtres, dans un coin perdu où beaucoup de coups sont permis, en particulier contre les « gringos » présumés fortunés. Cette terre des possibles est aussi intensément mystique. Le chamanisme et la médecine traditionnelle par les plantes y sont pratiqués depuis toujours, les esprits sont présents et admis dans la vie des gens. Mais ce que l'on retient surtout des rituels de communication, c'est la cérémonie de l'ayahuasca, préparation hallucinogène offrant pour quelques heures des visions de mondes irréels ou intérieurs, en même temps qu'un lavage d'estomac et d'intestin en profondeur... Ces expériences sont semble-t-il devenues un véritable business lucratif pour touristes qui cherchent un shoot un peu nouveau. Mais au-delà de ça, on comprend également le pouvoir d'attraction et le désir de (se) découvrir que suscite ce monde si étranger.
Iquitos a le charme sulfureux et indéfinissable des bouts du monde. La plupart des touristes passent sans le voir, ils ne font que traverser la ville pour gagner leur lodge installé bien plus loin, en forêt. La sécurité est il est vrai assez précaire, les techniques de vol les plus élaborées ont ici été mises au point et bénéficient encore de trésors d'inventivité. Mais peut-être pas plus qu'ailleurs au Pérou après tout...
Ça et là dans le centre ou le long du Malecon, promenade plus calme et familiale surplombant le fleuve, on peut voir de nombreux et séculaires immeubles coloniaux, à la façade recouverte d'azulejos de faïence. La plupart sont décatis et peu ou pas entretenus mais ils ont conservé leur élégance exotique.
Et puis il y a le marché de Belen. C'est bien plus qu'un énième marché pittoresque, tout sauf le prétexte à une attraction touristique. On y pénètre à travers l'ambiance enfumée de ses comedors et l'odeur âcre du poisson grillant doucement pour le petit déjeuner. Les étalages de bric-à-brac divers sont très richement fournis, destination presque finale de tous les trafics de la région, principalement en provenance du Brésil. Toujours ce parfum de contrebande... Le coin des herboristes y est intéressant, l'ayahuasca y est omniprésente au côté de toutes sortes de racines, graines, feuilles... Digne cousin des marchés chinois ou vietnamiens. Des fruits improbables qui n'existent qu'ici et dont on essaie de mémoriser la saveur et les couleurs, à défaut de pouvoir en retenir le nom.
Mais le clou, le centre névralgique, c'est le marché de poissons : successions d'étalages regorgeant d'espèces de toutes sortes, donnant une idée de la formidable diversité de la vie dans les eaux de l'Amazone. Le nombre d'espèces dépasse tout ce que l'on a pu voir par le passé, qu'il s'agisse de marchés d'eau douce ou de la mer. Les couleurs restent assez ternes mais on trouve des têtes et des corps de toutes les formes, des piquants et des moustaches, la plupart du temps assez inquiétants. Certains poissons semblent cuirassés, tout droit sortis d'eaux préhistoriques. Et puis il y a les « curiosités », qui éveillent des sentiments mélangés de dégoût et de fascination : les tortues « décarapacées » ; les escargots gigantesques accompagnés de leurs oeufs ; les queues de caïmans.
Ce marché symbolise à lui seul la décadence, mais aussi la force et la richesse brutes de la ville, l'une des seules enclaves humaines bien établies de cet immense espace. Comme une promesse pour notre périple de 5 jours un peu plus en profondeur.
C'est à Jean Louis que l'on doit tout ce que l'on va en découvrir maintenant.
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