
Passage obligé sur la route de San Juan del Sur - dernière station balnéaire avant le retour en France, Granada est une jolie ville coloniale (encore une !) dont beaucoup de maisons sont rénovées, ce qui crée souvent un ensemble harmonieux mais à la beauté un peu froide. Très fréquentée par les américains qui viennent volontiers y séjourner longtemps pour prendre des cours d'espagnol, Granada n'en est pas moins agréable à vivre, avec ses habitants qui flânent à l'ombre des manguiers sur la place principale, qui jouent au foot à côté de la cathédrale ou qui se promènent à vélo dans les ruelles (le mari conduit, la femme est montée en amazone devant lui, c'est très romantique...). Nous faisons une excursion en bateau aux « isletas », petits îlots sur lesquels de riches nicaraguayens, ayant réussi dans le café par exemple, mais aussi des étrangers, ont fait construire de jolies villas. Le guide nous cite les noms des propriétaires et dans une ambiance très « people », un peu à la manière des touristes à Saint-Tropez, nous observons attentivement chaque îlot, munis de nos jumelles...
Après une courte escale sur l'île d'Ometepe, dans un site magnifique mais plombé par les nuages et affecté par l'absence de transports faciles pour les routards, nous décidons de terminer notre séjour au Nicaragua sur la plage de San Juan. Ce sera aussi notre dernière plage du tour du monde, un endroit pour se poser quelques jours et bronzer un peu (au bout d'un an, nous avons de jolis teints halés et le cuir tanné par les intempéries, mais c'est tout !). San Juan del Sur, c'est un peu comme des vacances à l'intérieur de l'année sabbatique, avant de reprendre le boulot...
Lieu de villégiature très fréquenté par les américains, surtout les surfeurs, San Juan n'a pour autant pas perdu sa douceur de vivre et sa nonchalance. Ici on vit toujours de petits boulots, à un rythme lent, comme Antonio que nous rencontrons dès notre arrivée. Antonio est pêcheur de crabes le jour, et veilleur de nuit dans un restaurant... la nuit. Le tourisme attire quelques voleurs dans cette région, plus qu'ailleurs au Nicaragua paraît-il, mais nous ne sentons pourtant aucune insécurité. De toute façon, on se promène toujours les mains dans les poches, et nous ne prenons sur la plage que le strict nécessaire. Le temps est mitigé mais nous parvenons tout de même à profiter des dernières joies de l'océan Pacifique, tout en commençant sérieusement à compter les jours. Nos séances de bronzage ne sont pas vraiment sereines car nous sentons bien que la fin de l'aventure approche et qu'il va falloir affronter la dure réalité parisienne.
Pour autant, les projets continuent à fleurir, comme cette expédition de nuit à Playa La Flor, dédiée à l'observation de la ponte des tortues olivâtres (ou Olive Ridley pour les spécialistes). Nous sommes accompagnés par l'association Casa Oro, qui nous convie à une présentation détaillée du sujet (avec un « slideshow » en trois langues, s'il vous plaît) avant de nous rendre sur les lieux. Nous avons de la chance car les tortues arrivent massivement depuis quelques jours, et ce soir le temps est doux et sec. Par une nuit sombre (la lune est loin d'être pleine et il est interdit d'utiliser des lampes de poche), nous voyons des dizaines de tortues sortir de l'océan puis se traîner en haut de la plage pour creuser un nid et y pondre une centaine d'oeufs, avant de retourner, allégée, vers la mer. Le spectacle est tout bonnement incroyable, les tortues sont vraiment nombreuses et nous devons sans cesse regarder où nous mettons les pieds car rien ne saurait les détourner de leur but. Nous suivons en particulier le lent processus opéré par deux d'entre elles, passionnant et émouvant. Nous évitons de penser au pourcentage de bébés qui survivront (un pour mille environ), trop déprimant, mais apprécions le remarquable travail de sensibilisation effectué depuis plusieurs années par Casa Oro, consistant à « éduquer » les populations locales à protéger les oeufs des tortues (au lieu de les récolter et de les bouffer) et à développer des activités touristiques à la fois lucratives et respectueuses du patrimoine naturel.
A partir du moment où nous quittons le Nicaragua, nous savons que les jours vont défiler à une cadence infernale. Nous faisons escale pour une nuit à San José, capitale du Costa Rica, avant d'enchaîner bus et bateau afin de nous rendre dans la fameuse réserve naturelle de Tortuguero, réputée pour les nombreuses espèces d'animaux qui peuplent ses canaux, et comme vous vous en doutez, pour les tortues - il s'agit ici des tortues vertes - qui viennent donner naissance à des milliers de bébés chaque année. Tortuguero au mois d'août est une usine à touristes. Il est difficile d'y trouver un logement à un prix correct sans avoir réservé à l'avance et les meilleurs guides - ceux qui ont des formations de biologistes - sont eux aussi réservés pour les groupes de voyages organisés. Nous parvenons néanmoins à trouver un bon guide local pour notre tour en canoë (même sans être biologistes, ces types sont capables de voir un iguane vert à 300 mètres, sur un arbre, au milieu des feuilles...impressionnant) et faisons un dernier plein de photos d'animaux plus ou moins insolites, comme cette minuscule grenouille « blue jeans » que nous rêvions d'observer en venant ici. Voilà qui est fait ! L'autre moment fort du séjour est évidemment l'observation de la ponte (encore !) des tortues vertes, plus impressionnantes que les olivâtres du Nicaragua par leur taille, mais moins nombreuses sur cette plage de l'océan Atlantique. Revêtus de nos capes de pluie, dans la nuit noire, nous entamons une marche commando avec notre guide, croisant des dizaines d'autres touristes qui comme nous, recherchent une tortue. Mais les animaux se font rares et l'observation est ici très règlementée, les rangers régulant sans relâche la circulation des guides et des touristes sur la plage. Heureusement notre guide est débrouillard, et nous avons la chance extraordinaire de pouvoir assister, pour la deuxième fois de notre vie, à cet instant magique.
Nous quittons Tortuguero en bateau, traversant de magnifiques paysages de jungle, puis de campagne, avant de nous retrouver dans la ville de San José, pour une dernière étape avant de rejoindre le Panama. En fait nous sommes restés moins longtemps que prévu à Tortuguero, et nous essayons d'avancer de 24 heures notre billet de bus pour Panama, acquis quelques jours auparavant auprès de la compagnie Ticabus. Chez Ticabus, on nous répond qu'il est impossible de partir plus tôt que prévu car tous les bus sont pleins, mais que nos tickets sont néanmoins remboursables. Notre idée est en effet de contacter une autre compagnie, Panaline, qui aurait peut-être rapidement des places disponibles. Affirmatif ! A quelques jours du retour en France, chaque heure comptait, et nous avions envie de passer le plus de temps possible à Panama, réputée pour son canal, sa vieille ville classée au patrimoine de l'Unesco et, last but not least, ses centres commerciaux regorgeant d'articles détaxés.
Je vous épargnerai ici tous les détails croustillants de la lutte à mort qui s'ensuivit avec la compagnie Ticabus pour obtenir le remboursement de nos billets. Rompu aux négociations en espagnol après tous ces mois passés chez nos amis latino-américains, Pierre avait dans un premier temps pris le dossier en mains... Mais la mauvaise foi de son interlocuteur, qui manifestement n'avait aucune intention de rembourser les billets, avait conduit notre globe-trotter à claquer la porte de l'agence après avoir consciencieusement insulté non pas le préposé, mais la compagnie. Nous retournons donc ensemble sur les lieux du drame où, à peine franchi le seuil de la porte, j'entends un employé dire au chef : « c'est le type qui nous a traité de compagnie de merde ». Je me dis que la négociation va être difficile, et à défaut de décolleté aguicheur, j'arbore mon plus beau sourire en expliquant au chef qu'il y a sans doute un arrangement à trouver pour satisfaire les deux parties, tandis que Pierre, tel un taureau dans une arène, fulmine et tape du pied en attendant le verdict. Nous repartirons avec notre dédommagement et embarquerons finalement dans un bus Panaline qui nous conduira en 16 heures, principalement de nuit, vers la dernière étape de notre trajet : Panama city.
Nous posons nos sacs dans un hôtel confortable, histoire d'être climatisés, reposés et propres sur nous avant le retour en France cinq jours plus tard. Outre le « Casco Viejo », vieux quartier aux superbes immeubles délabrés, ainsi que le célèbre et impressionnant canal, notre séjour à Panama city s'est beaucoup articulé autour des centres commerciaux... Quand le moral est en baisse, rien de tel que de faire les boutiques ! Les magasins regorgeant de vêtements et d'articles sportifs nous permettent en fin de compte de remplacer quelques vêtements de tour du monde qui étaient bien amortis après un an. On pourrait presque enchaîner sur un nouveau départ...
Lundi 18 aout, 18h15 heure locale. José, chauffeur de taxi avec qui nous avons sympathisé le matin même, vient nous chercher à l'hôtel pour notre dernier voyage... enfin, pour le transfert à l'aéroport je veux dire. Nous ne sommes ni en avance ni en retard, dans les temps dira-t-on. Mais ça circule mal, il y a eu un accident sur la voie rapide et pour finir, nous tombons en panne d'essence à cinq kilomètres de l'aéroport... Je crois que Pierre et moi avons perdu le sourire à ce moment là, réalisant que nous allions peut-être rater l'avion et devoir racheter au prix fort un aller simple vers la folie parisienne que nous sommes, comme vous le soupçonnez, assez peu pressés de retrouver.
Voici alors un extrait de l'échange qui s'ensuivit :
- José : « Dieu, j'implore ta grâce pour remettre le moteur en marche et gagner la prochaine station essence, Dieu, s'il te plaît aide-nous ! »
- Fred : «Ce n'est pas Dieu qui va remettre de l'essence dans le réservoir ! »
- José : « Oui, mais Dieu est bon. »
- Fred : « ... »
Et José, à force d'ouvrir le starter à fond et de pomper sur la pédale de l'accélérateur, tout en continuant à communiquer avec Dieu, parvint à redémarrer. Continuant sans cesse à implorer l'aide du Créateur, devant ses deux passagers médusés, il réussit à gagner la station essence, faire le plein et nous déposer à temps à l'aéroport. Nous sommes rentrés à Paris le 19 août, sains et saufs, sans bagages perdus. De là à croire que José, tout de même un peu gêné de nous avoir fait une telle frayeur, ait continué à prier pour nous pendant nos 14 heures de voyages, il n'y a pas loin...
|