
C’est quand j’ai vu Pierre apparaître costumé et cravaté dans le miroir de la salle de bains que je me suis dit que le cauchemar allait commencer… Nous sommes lundi 1er septembre, un lundi gris de rentrée en région parisienne après des mois de liberté et de soleil.
Pour ma part je fouille dans mes boites à bijoux pour trouver quelque chose d’assorti à ma tenue, tertiaire mais pas trop. Le bon coté du congé sabbatique loin de chez soi est que vous oubliez certains accessoires. C’est donc avec bonheur, alors qu’auparavant vous aviez l’impression de tourner toujours autour des mêmes articles, que vous vous apercevez qu’il y a en fait beaucoup de choix. Par contre, impossible de mettre la parure complète collier-bracelet-boucles d’oreilles, j’ai l’air d’une poule, c’est beaucoup trop chargé. Je me contenterai d’un collier dans les tons de mon chemisier, et d’une belle bague.
Devant la station de métro, je me penche pour ramasser le journal gratuit mais non, je me ravise. Je ne veux pas retomber dans les réflexes, les habitudes. C’est fou comme elles sont tenaces. J’ai pris mon mp3, je choisis la musique en regardant le « paysage » (j’ai la chance de prendre un métro en partie aérien). Les usagers de la RATP sont hyper disciplinés, je trouve même qu’il n’y a pas de bousculade. Sont-ils résignés ? Ou finalement les transports parisiens ne seraient-ils pas pires que les bus poussiéreux du Nicaragua ou les métros bondés de Santiago du Chili ?
Arrivée dans mon immeuble de travail, la montée en ascenseur a le goût d’une mauvaise blague qui me ramène un an en arrière, au moment des blessures professionnelles qui furent en partie à l’origine du grand départ. J’arrive dans le bureau 614 que l’on m’a affecté. J’ouvre l’armoire et là, surprise ! Je retrouve les dossiers laissés à mon successeur l’an dernier. Personne ne semble avoir utilisé ces documents que j’ai mis des années à produire et que j’avais consciencieusement classés avant mon absence… Je retrouve même quelques fournitures de bureau que j’avais abandonnées, trombones, stylos, agrafeuses, je les reconnais bien. Cette sclérose est un véritable choc, révélateur de l’ambiance qui règne ici, mais je réalise tout de même que ce bureau individuel, confortable et lumineux, est l’endroit idéal pour préparer mon avenir.
Déjà plongée dans les soucis informatiques afin d’être connectée au reste de l’entreprise et surtout du monde, je suis dépannée par un charmant jeune technicien marocain qui sera mon premier rayon de soleil en cette journée de rentrée. Et puis ce sont les retrouvailles avec les anciens collègues et les présentations avec les nouveaux. Dans les grands moments de bonheur d’un retour de congé sabbatique, et Dieu sait s’ils sont rares, il y a les voix et les gens, en chair et en os. Toute la journée, les appels téléphoniques se succèdent, ainsi que les rencontres dans le hall ou les couloirs.
J’ai beaucoup de mal avec mon « azerty », mon clavier d’ordinateur français. Je suis désormais habituée au clavier anglais et écris partout des « q » à la place des « a ». Je redécouvre avec stupeur l’existence des « é », « ç », « ù »… J’ai aussi du mal avec le papier toilette, que j’ai le réflexe de jeter dans la poubelle et non dans la cuvette ! Quand on a passé près de six mois en Amérique latine, on prend l’habitude d’utiliser la poubelle sinon on bouche les canalisations…J’en rigole toute seule dans les sanitaires.
Mon directeur est le même que l’année dernière en plus usé. Je me retrouve dans une réunion de service dans laquelle je ne comprends rien, ou plutôt qui ne m’intéresse pas. Je pense à ma première réunion de travail au Cambodge, autour de la grande table du « conseil » ouverte sur la cour poussiéreuse et les frangipaniers. Je pense à Eric l’archéologue et aux collègues de Siem Reap, je suis loin.
Pierre et moi parlons au téléphone, lui aussi a le sentiment, comme moi, de traverser cette matinée comme en rêve. Mais pas de stress ni de déprime à l’horizon, juste l’impression qu’il va falloir du temps avant de s’adapter. On est quand même impatients de se retrouver le soir pour se raconter notre première journée.
L’une de mes premières préoccupations est de tenter de récupérer un agenda 2008 pour noter mes rendez vous et mes déjeuners. Mission accomplie auprès du secrétariat, alors que je pensais que les stocks d’ « invendus » étaient partis dans les poubelles des recyclables.
La machine à café est un autre grand moment. Je ne connais pas le prix des boissons et surtout, je suis perdue dans les euros depuis le retour. L’euro est pour moi comme le quetzal guatémaltèque ou le dong vietnamien : je dois l’apprendre (ou plutôt le réapprendre) avant de l’utiliser. Je suis donc plantée devant le distributeur avec mes pièces, regardant ce que j’ai à disposition, surprise et presque déçue de ne pas trouver de 25 centimes…Autour de moi, des collègues inconnus parlent d’ambiance pourrie, de plan social, de managers qui ont des problèmes psychologiques. Bienvenue en enfer !
Je passe néanmoins la journée dans une espèce d’euphorie, toute à la joie de revoir ou d’entendre des gens que j’apprécie, qui ont suivi mon périple et à qui j’ai l’impression d’avoir apporté un peu de douceur dans ce monde de brutes.
Dans les jours qui suivent, les rencontres se poursuivent et l’agenda commence à se remplir, un déjeuner par ci, un rendez-vous professionnel par là. Les soirées sont aussi bien chargées grâce aux retrouvailles avec les amis : les anciens, qui nous sautent littéralement dans les bras, et les nouveaux, avec qui nous continuons à communiquer par mail et que nous aurons la chance, pour certains, de voir à Paris ce mois ci. Oubliant le ciel gris et la fraîcheur de l’air, nos esprits sont résolument tournés vers l’avenir dont nous commençons à écrire une première page, mais restent déjà imprégnés de façon indélébile par la diversité des paysages, des cultures et des visages que nous avons côtoyés depuis l’été dernier.
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