
Jeudi 26 juin, 5ème jour :
8h00 : la cloche du petit-déjeuner n’a pas été douloureuse ce matin, nous sommes en forme. Nous nous rendons à la station Darwin, où nous attendent nos premières tortues des Galapagos, dont le célèbre « Lonesome George ». Rencontres impressionnantes avec ces animaux de 200 kilos à la tête d’ET et au regard un peu humain. Nous ne résistons pas à l’achat de T-shirts estampillés « station Darwin, Galapagos » même si nous allons devoir les traîner dans les sacs à dos.
11h50 : retour à bord pour le déjeuner, avant de débarquer à nouveau sur l’île afin d’aller visiter deux grands cratères en puits ainsi qu’un énorme tunnel de lave. Visite peu passionnante mais atmosphère de « déconnade » dans le groupe, en particulier chez Spencer (le fils de la famille Ewall) qui est très en forme, super ambiance.
16h30 : temps libre sur l’île, tout le monde semble ravi de passer un peu plus de temps que d’habitude sur la terre ferme. On en profite pour faire quelques emplettes.
20h30 : après le dîner à bord, le briefing nous apprend que la nuit de navigation qui nous attend devrait être difficile… Nous ressortons tous les deux seuls pour aller boire un verre dans le petit village de Puerto Ayora, très sympathique ; on avait de besoin de respirer en dehors du groupe et peut-être de nous préparer mentalement à l’épreuve de cette nuit. Retour à 22h00, nous ne traînons pas à aller nous coucher…
Vendredi 27 juin, 6ème jour :
7h35 : malgré l’heure matinale, bien contents de débarquer sur l’île d’Espanola, surtout Fred qui a eu du mal à fermer l’œil à cause du tangage et qui a bien cru à certains moments être projetée hors de son lit. Pour Pierre, ça tient du miracle : certes shooté à l’anti-nausée (mais pas plus que les autres, comme en cyclisme), il a dormi comme un bébé… Ce matin, nous avons un rendez-vous important : nous allons voir les albatros. Beaucoup de couples sont déjà installés sur l’île, mais très peu de poussins pour l’instant. Une fois encore, on reste fascinés devant ces oiseaux magnifiques. Leur robe, passant du blanc au gris cendré, est d’une sobre élégance. Une certaine mélancolie se dégage de leurs grands yeux noirs. De la tête anguleuse et massive aux pattes larges et haut-perchées, tout dénote l’athlète né, l’infatigable voyageur solitaire qui ne renoncera pas. En haut de la falaise transformée en véritable piste, face au vent, c’est l’heure de pointe : les décollages s’enchaînent, autant de sauts dans le vide libérant toute la grâce et la puissance contenues dans ces ailes immenses. Difficile de s’extirper du spectacle, mais c’est pour mieux replonger une centaine de mètres plus loin : un couple a commencé sous nos yeux sa superbe chorégraphie de parade amoureuse, duo de pas de danse et de mouvements sophistiqués accompagnés de cris et de sons étranges. C’est la marque des jeunes couples : de l’harmonie de cet échange dépendra l’union pour la vie des deux oiseaux. Si au bout de leur première année passée à apprendre à se connaître, l’échange n’est pas assez concluant et naturel, chacun reprendra sa liberté et ira chercher l’amour ailleurs. Décidemment, que de classe, d’élégance et de bon sens chez l’albatros, oiseau porteur de rêves.
14h00 : nous passons l’après-midi sur la magnifique plage de Gardner Bay, au beau milieu des otaries qui paressent et des moqueurs (précisons qu’il s’agit d’oiseaux). Fred fait la sieste sur la plage, Pierre ne résiste pas à l’appel du snorkelling. La récompense est au bout : longues minutes de nage avec une belle tortue verte, qui vole tranquillement entre chaque respiration, sans chercher à fuir. Encore un instant de grâce, indélébile.
16h50 : quelques minutes de navigation pour atteindre la baie protégée où nous passerons la soirée.
20h30 : soirée ordinaire à bord, discussions et visionnage des photos du jour…
Samedi 28 juin, 7ème jour :
8h15 : Sur l’île de Santa Fe, nous sommes une fois de plus accueillis par les otaries qui se prélassent sur la plage. Nous partons à la recherche des iguanes terrestres de l’île, qui ont la particularité d’avoir des épines dorsales penchées vers la droite (bien sûr, cela vous paraît anecdotique et rébarbatif à la plupart d’entre vous, mais voilà l’une des nombreuses observations darwiniennes illustrant la théorie de l’évolution, alors faites un effort) ; nous en trouvons deux. Le paysage est rude, fait de végétation rase, d’herbes sèches, d’arbustes et de hauts cactus, qui témoigne de la difficulté de survivre ici.
10h00 : dernière séance de snorkelling pour les passagers de l'Angelito qui plongent tous avec l’espoir secret de nager avec les otaries. Le « miracle » ne tarde pas à se produire, les jeunes otaries viennent à notre rencontre sous l’eau, nous dévisagent de leurs grands yeux et font mille cabrioles dont malheureusement nous sommes incapables. Nous jouons avec elles pendant une bonne demi-heure, Pierre s’approche tellement de l’une d’elle tout en se contorsionnant dans tous les sens qu’elle croit reconnaître un congénère et vient lui mordiller gentiment le bras… Maja n’a pas eu le cœur d’interrompre la rencontre au bout des 45 minutes habituelles, nous restons là une heure et quart à regarder les otaries jouer ; une heure et quart pour s’imprégner de la plus belle leçon de nage qui soit, pour graver ces images dans nos cerveaux, pour ne jamais oublier.
12h30 : la cloche du déjeuner a sonné plus tôt ce midi, il est temps de partir vers la dernière île que nous visiterons : Plaza Sud.
14h30 : Nous partons pour une longue marche sur cette jolie île aux paysages contrastés. Nous assistons d’abord au repas des iguanes terrestres, qui s’empiffrent d’un cactus providentiellement déraciné et de ses figues de barbarie. Près de la falaise, nous retrouvons plusieurs espèces d’oiseaux désormais familiers et Pierre parvient enfin à photographier le paille-en-queue qui, compte tenu de sa rapidité et son agilité à se déplacer dans les airs, a du rendre fou plus d’un photographe. Sans se le dire vraiment, tout le monde est triste et ému de ce dernier tour de piste, toutes les occasions sont bonnes pour faire durer le plaisir et ralentir le temps. On ne peut pas s’arracher à ça.
17h10 : sans concertation mais tout naturellement, le groupe se retrouve sur le pont supérieur à l’avant du bateau, près de la cabine de pilotage, pour cette dernière étape de navigation. Ce soir nous serons de retour à Baltra, il fait très doux… Tout au long de la traversée, nous croisons de nombreuses raies-léopard planant à la surface ; chaque battement du vol affleure délicatement à la surface dans ce qui ressemble à une baignade à l’envers, où les raies viendraient tremper leurs ailes dans l’air, à la rencontre de cet autre monde. Tous les yeux sont braqués et balaient la mer, on veut encore se remplir, se goinfrer d’images, personne n’est rassasié. Maja nous a prévenus, c’est dans cette zone que nous pourrions croiser des dauphins – pendant ces huit jours, ils sont venus saluer le bateau lors des traversées nocturnes – et des baleines ; pour l’instant, rien. L’un des membres de l’équipage apparaît alors et fixe un important vol de frégates au loin, particulièrement agitées. Au bout de son index, loin là bas, on devine effectivement un grand aileron fendant l’eau par intermittence. Le capitaine déroute le bateau, on tient le bon bout, mais c’est une surprise immense qui nous attend. C’est une troupe d’orques qui s’approche, un groupe de femelles et de jeunes, emmenées par un mâle impressionnant, à l’aileron démesuré. Maja nous fait prendre conscience de notre chance, elle n’assiste à cette scène que tous les deux ans… L’ondulation des corps renforce l’impression de vitesse, de puissance aussi lorsque la tête noire tachée de blanc surgit de l’eau et y replonge en obus. Et pour finir, le mâle surgit entièrement hors de l’eau, où sa masse finit par retomber faisant exploser la surface, c’est l’hystérie collective. Mais les orques ont décidé la fin du spectacle, le baissé de rideau était grandiose.
19h00 : baisser de rideau ? Pas tout à fait. Avant de prendre l’avion, nous aurons droit demain matin à une toute dernière sortie à Turtle Cove, où nous avons jeté l’ancre, mais il faudra se lever tôt. En attendant, nous avons droit à un repas festif, le dernier à bord, après les saluts officiels de l’équipage en grande tenue. Ambiance vraiment sympa dans notre petit groupe, on trinque à la belle aventure que nous avons vécue ensemble et on échange les adresses mail. En signe de clin d’œil, des otaries sont venues nous dire au revoir sur le pont arrière du bateau.
Dimanche 29 juin, 8ème jour :
5h45 : nous montons à bord des dinghys pour notre dernière balade, au fond d’une crique où la mer vient à la rencontre de la mangrove. Cinq tortues vertes passent près de nous et sortent de leur aire de repos en suivant les courants favorables de la marée. Quelques requins pointe blanche et quelques raies nagent tranquillement dans ces eaux calmes. Au moment se notre retour, la paix est rompue par l’arrivée des fous à pattes bleues, rassemblés en escadrons de la mort. Les dizaines d’oiseaux piquent ensemble et font gicler l’eau. C’est la curée, il ne doit pas faire bon être là-dessous.
8h00 : c’est l’heure de quitter le bateau et nous saluons notre équipage qui a été si dévoué pendant une semaine. Nous reprenons tous l’avion à l’exception de nos amis newyorkais qui restent deux jours de plus dans l’archipel. Nous remercions chaleureusement Maja et embarquons cette fois-ci dans notre avion à destination de Guayaquil. Une bise à nos compagnons de voyage, surtout aux adorables Kathryn et Justin, qui poursuivent leur route vers Quito. Nous nous dirigeons vers la gare routière afin de prendre un bus pour Puerto Lopez. Le retour définitif sur la terre ferme est assez dur, nous avons encore les yeux remplis d’images plus belles les unes que les autres. Mais ce n’est pas fini puisque Puerto Lopez nous réserve une autre belle rencontre : les baleines à bosses.
PS : difficile de comparer les images, les pays, les expériences. Difficile, forcément simplificateur et injuste, d’autant que ce n’est pas terminé. Mais les Galapagos, c’est un sommet – le sommet ? – de l’aventure. Parce qu’il est unique d’être invité dans un tel sanctuaire où si peu a été violé, où l’homme a miraculeusement su se protéger à temps de lui-même. Nous voilà alors plongé dans un monde totalement pur, où notre présence n’est pas perçue comme une menace par ses habitants, plutôt comme une curiosité innocente. Il n’a plus d’équivalent aujourd’hui.
Ce monde n’est pas un paradis, il est difficile d’y survivre. Mais ici, on ne se bat précisément que pour vivre, pas pour le plaisir de faire la peau à son voisin. On ne se bat pas pour avoir plus, seulement pour avoir assez, pas de convoitise mal placée. Les règles sont simples et dures, mais ce monde semble aussi juste que possible.
Nous sommes conscients de notre privilège, de notre chance. Notre chance d’être « tombés » sur Maja qui, après 17 ans passés ici, sait tout et le raconte avec autant de gentillesse, d’enthousiasme et de simplicité. Notre chance d’avoir partagé ça avec des gens bien, respectueux, sensibles et si drôles, chacun dans leur genre.
C’est avec beaucoup d’émotion que nous avons quitté ces îles, une boule dans la gorge qui a mis du temps à disparaître. Nous avons vécu cette semaine très intensément, nous y pensons souvent et nous ne pourrons oublier les images du monde tel qu’il devrait être, et que l’on ne peut pas casser.
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