
Il y a 10 jours, nous avons quitté Santiago et le nid douillet de l’appartement de Sebastian avec un peu de tristesse, mais aussi avec l’excitation de bientôt connaitre cet endroit si évocateur : la Patagonie. Huit jours pour découvrir cette terre hostile mais si sauvagement belle.
Arrivés de nuit la veille, nous faisons un tour dans Punta Arenas avant le départ de notre bus. Le petit centre se veut coquet mais quelque chose dans l’air trahit déjà l’âpreté de la région. Cela tient peut-être à ces larges avenues vides, froides, à cette humidité qui se joue d’un timide soleil de façade. Nous descendons de longues rues, contournons des entrepôts et débouchons sur une rude plage de cailloux gris : voilà le détroit de Magellan. La mer est calme ; le paysage n’est pas spécialement gracieux, mais il est tel que l’on peut se l’imaginer, celui d’une mer froide et plombée, dure et belle à sa manière. Les nombreux oiseaux que l’on aperçoit laissent présager de la richesse de la vie qui s’accroche encore dans les parages en cette fin d’été. Mais ce monde marin, on s’en occupera plus tard. Pour tâcher d’approcher cette Patagonie sans fin, nous avons choisi une version plus terrestre : traverser le Parc National Torres del Paine, une sorte de quintessence de la randonnée, l’incarnation de la Patagonie à en croire nos sources les plus avisées.
Nous filons dans l’après-midi à Puerto Natales, porte d’accès au parc. Nous y réglons les derniers détails de la randonnée que nous nous sommes laissé convaincre de pouvoir accomplir : circuit de 5 jours, 65 kilomètres tout sauf plats semble-t-il. De quoi impressionner les randonneurs amateurs que nous sommes ; en espérant que le temps sera de notre côté, parce qu’il peut pleuvoir, venter et franchement cailler dans ce coin. Nous nous sommes équipés de bons sacs de couchage et de vestes Gore Tex achetées à Santiago. Nous verrons le moment venu si nous sommes en état de supporter les nuits sous tente ou si l’on s’octroie un repli stratégique dans les refuges que l’on traversera. Maintenant, prions ensemble.
Nous voilà donc partis de bon matin et bonne nouvelle, le soleil brille. Un heureux présage ? Les 200 kilomètres que nous parcourons en bus sont offrent ces images de plaines immenses, sans arbres, à la végétation rase. Nous voyons nos premiers guanacos, cousins éloignés des lamas andins rapidement suivis des nandus, une espèce de petite autruche qu’on ne s’attendait pas à trouver en pareil lieu. Beaucoup d’oies migratrices, rapaces divers, même quelques flamands. Tout ça semble assez prometteur. Nous arrivons enfin au point de départ et devant une météo aussi parfaite, nous décidons d’attaquer le parc par son côté le plus ardu et qui mène aux Torres, pics découpés ayant donné au Parc leur nom et une partie de sa renommée. Nous arrachons du sol les 10 kg (et plus) de matériel absolument indispensable à cette épopée. Putain que ça monte, tu parles d’un début. Nous n’apercevons rien du paysage de lacs que nous commençons à dominer, pas la force de se retourner, pas envie de rompre le rythme – lent. Le refuge est atteint après 2 heures d’effort ; la dernière demi-heure, plus clémente, est marquée par le survol majestueux des condors, à très basse altitude. Nous prenons un court répit, d’ailleurs très relatif puisque le refuge, qui ferme dans 2 jours, ne peut nous offrir à déjeuner (et ne garantit pas le dîner du soir – si on doit en plus marcher en état de sous-alimentation, ça promet). 3 biscuits au chocolat plus tard, on repart pour l’ascension finale des Torres, montée on ne peut plus raide dans la caillasse. Bien qu’à contre-jour, la vue sur ces éperons est saisissante, dans un dédale d’énormes rochers arrondis disposés autour de bancs de sable lunaire et d’une lagune d’un vert glauque de glacier fondu. La descente est une torture et a raison de mon genou. J’effectue les derniers kilomètres de l’étape du jour avec une jambe raide peu maniable dans ces dénivelés, qui n’est pas sans rappeler un vieux souvenir de marche à Samaria. Comme un coureur cycliste digne de ce nom, je poursuivrai l’épreuve sous anti-inflammatoire mais pour raison médicale uniquement.
On arrive enfin au refuge où nous attend un ragout – purée acceptable. La nuit et le sommeil s’installent dans la chaleur cotonneuse de nos sacs. Un long grondement monte alors du dortoir voisin dont la fine cloison ne monte pas jusqu’au toit. Juché au 1er étage, je prends alors conscience que je partage pour ainsi dire le lit d’un robuste gaillard atteint d’une terrible déformation de la cloison nasale doublée semble-t-il d’une congestion généralisée de la zone ORL. On n’a jamais entendu un truc pareil, ce garçon est vraiment une curiosité. Boules Quies. On reste quand même dans les 40 décibels. A 3.00, ça devient insupportable, mais le malade semble bien réagir aux coups de poings dans le mur. Ca repart sur les coups de 6.30 et là plus rien à faire, sinon se lever.
Après avoir bien identifié l’importun, nous repartons vers 9.30, à peu près reposés, sustentés et bien couverts. Nous nous approchons de la plaine herbeuse et de ses lacs aux verts d’absinthe ou translucides qui se nourrissent de la fonte des glaciers d’altitude s’écoulant en des nombreux petits ruisseaux. L’un d’eux, plus large et vigoureux, n’offre que quelques gués un peu sportifs et instables pour sa traversée. Je m’y colle, ça passe. Vient le tour de Fred ; au milieu du ruisseau, on assiste à une sorte de refus, rappelant le blocage caractérisé frappant parfois le cheval au moment de sauter la haie. Refus complet faisant suite à une première tentative de passage sabots nus dans l’eau glacée. Après quelques trépignements et énervements coutumiers chez les pur-sang, l’instinct est le plus fort, Fred découvre le gué qui lui convient et franchit l’obstacle en en 3 sautillements assurés. Nous reprenons notre longue route qui nous offre un très beau spectacle. Nous sommes remontés le long du massif de los Cuernos, haut plateau de montagnes découpées et massives ; derrière, le « glaciar frances ». Le grand lac à notre gauche nous renvoie les reflets parfaits d’un ciel de tourmente incroyable et de cônes de neige en toile de fond, si lointains et pourtant si clairs. Malgré une température clémente, j’ai eu ce matin l’idée saugrenue d’enfiler une paire de chaussettes en poil de lapin angora du plus bel effet et censée offrir une parfaite protection contre le froid. Je ne peux juger de ses vertus thermiques mais les propriétés abrasives de ce gadget sont incontestables, deux énormes ampoules ont déjà percé à chacun de mes talons. A moins que cela ne proviennent des chaussures de randonnée, qui après de si nombreuses années de service fidèle ont choisi de se dessemeler en même temps, ici, en Patagonie. La fin de journée est difficile, lourd silence dans les rangs. Jambe raide, talons sensibles, je compense en en forçant sur la pointe des pieds. A mon arrivée, mon gros orteil gauche est bleu. Enfin le plus important, c’est qu’on soit arrivé. Sans concertation, on opte pour le refuge confortable au détriment de la tente et nous prenons les deux derniers lits disponibles. La chance tourne peut-être, nous allons prendre possession de notre havre de réconfort. La porte s’ouvre alors sur notre ronfleur de la veille en même temps qu’un abattement final nous saisit. La douche et les soins sont expédiés – si on se chope pas une mycose dans ces sanitaires boueux, ce sera un miracle ; merci au passage à la communauté israélienne largement représentée tout au long de la randonnée et qui a brillé une fois de plus par son mépris total des règles et des autres. Le dîner est expédié (ragout – purée) ; résignés, nous laissons notre voisin se torcher au gros rouge local en Tétra Brik avec ses amis du moment. La nuit aussi promet d’être longue.
Réveil hagard. J’ai l’impression d’avoir subi une transplantation cardiaque dans mon pouce gauche, un deuxième cœur y bat douloureusement. Au moment de refermer mes grolles, il semble que je chausse désormais du 48. Ca rentre quand même et on se met en route au rythme trépident de la retraite de Russie. Le programme plus léger de la journée est le bienvenu ; on longe une dernière fois les Cuernos et les glaciers d’altitude, qui laissent régulièrement tomber une avalanche de neige dans un grondement d’orage. Sous un soleil pimpant, on atteint notre avant-dernière halte qui sera beaucoup plus calme.
La saignée pratiquée la veille sur mon orteil a fait des merveilles, ça va mieux. On met les voiles vers le glacier Grey. Bien qu’encore hors de portée, il a envoyé ses premiers messagers, de gros icebergs entourés de plus petits blocs de glace, embarqués dans une lente dérive sans retour. Ces grosses masses inertes aux reflets bleus apportent au lac et à ces roches une touche incongrue, en font déjà un paysage à part. Puis nous voyons apparaître au loin cette déferlante figée de neige et de glace, immense dévalement sans début d’une vague blanche immobile qui égraine ses petits bouts d’elle. Bien que lointaine, hors de portée, cette masse gigantesque, qui enserre au passage un bout d’île noire de roches éraillées est admirable. Nous suivons le lac Pehoe avant d’arriver au dernier refuge et de s’asseoir en cette fin d’après-midi face au glacier, dans le vent mordant de froid qu’il semble cracher sur nous, pour en détailler les arêtes turquoise acérées et les biseaux saphir que viennent lécher les eaux.
En ce 5ème et dernier jour, une dernière épreuve nous attend : rallier avant midi l’embarcadère d’où un bateau nous ramènera à la vie, je veux dire à la ville. Après avoir mis 4 heures 30 à l’aller, nous établissons un incroyable record personnel en 3 heures 15. Nous rentrons vraiment fatigués et avec quelques bobos à soigner, satisfaits quand même de notre performance physique et consolés d’avoir transbahuté une pharmacie aussi encombrante et pondéreuse puisque nous avons goûté à peu près à tous les médicaments représentés. Quant à la randonnée elle-même, évidemment de belles images mais l’absence d’animaux nous a un peu pesé ; et puis, ces paysages de montagne, ce n’était peut-être pas la Patagonie qu’on attendait.
Le lendemain, journée plus calme avec visite prévue des 2 magnifiques glaciers de Serrano et de Balmaceda en remontant les fjords de la région. Coupons court au suspens : ces glaciers, jamais on ne les verra, pas plus que le reste du paysage caché tout au long de la journée par la pluie, les nuages et le brouillard. Un lion de mer solitaire blotti dans un recoin de roche paraît aussi hébété que nous. Nous revenons transits et trempés des seules 10 minutes de « balades » que l’on nous propose. Le petit verre de pisco gracieusement proposé ne change pas grand-chose, à 80 dollars la journée ça fait cher le coup et on l’a mauvaise, mais c’est le jeu.
Dernier jour avant la remontée vers le Nord. On est un peu frustrés, un vague sentiment d’être passés un peu à côté de la Patagonie, que ce n’était pas ce qu’on attendait. Pour finir, on va donc essayer d’aller observer la colonie de pingouins de Magellan qui doit bientôt repartir vers le Brésil, en espérant que le temps soit avec nous ce coup-ci. Nous longeons une fois de plus le détroit de Magellan. L’eau est sombre, elle ondule doucement. Pourtant vierge de pollution, elle paraît de plomb ou de mercure gris, lourde, menaçante. Dessous, c’est l’abondance pour ceux qui osent l’affronter, mais elle se mérite. On aperçoit un dauphin tout près du bord qui disparaît aussitôt au milieu des longues traînées de kelp. L’accalmie a redonné vie à la plaine, où guanacos, nandus, vautours, putois et autres sont de sortie. Les pingouins sont eux aussi au rendez-vous. Affables, franchement drôles par moment, c’est une rencontre vraiment géniale pour nous. Les couples amoureux offrent un spectacle rafraîchissant, les jeunes un peu fous font les clowns. La nature nous montre cet après-midi son plus beau visage, ce qu’il y a de meilleur en ce bas monde. Nous partirons d’ici réconciliés, il faudra essayer de revenir un jour, ça en vaut la peine.
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