
Psychologiquement, nous étions préparés : sur l’île de Chiloé, il allait forcément pleuvoir. C‘est donc avec le sourire que nous revêtons nos vestes imperméables pour monter sur le pont du ferry avec lequel nous traversons le Golfe d’Ancud. Les cheveux balayés par le vent et la pluie, nous observons les oiseaux qui pêchent et les lions de mer qui jouent autour de nous. Chiloé nous plaît déjà !
Nous posons nos sacs à Ancud, deuxième ville de l’île nichée dans une magnifique baie. Nous sommes installés dans une jolie maison avec vue sur la mer. Avec son vieux piano et sa cheminée, le salon est un endroit qui attire les hôtes en quête de confort et de contacts humains. Le petit déjeuner est un moment merveilleux : charcuterie, fromage, petits pains, beurre et confiture, mais aussi le manjar que l’on tartine, sorte de confiture de lait dont les chiliens semblent très friands.
Le deuxième jour, de manière presque inespérée, le ciel commence à se dégager. Nous ne croyons tellement pas au soleil chilote que nous interrogeons longuement la propriétaire de l’hôtel pour savoir si la situation peut durer. Apparemment, c’est bien parti, et nous en profitons pour retourner voir nos amis les pingouins (ceux de Magellan mais aussi ceux de Humboldt) qui séjournent dans le coin. Nous avons fait la connaissance de Deborah, une pétillante newyorkaise vivant actuellement à Santiago, qui nous accompagne pour l’excursion et que nous suivrons le lendemain jusqu’à Castro, la capitale de l’île, où nous jetons l’ancre pour quelques jours.
Le beau temps s’est installé. Nous sommes conscients de la chance insolente que nous avons, et en profiterons même pour passer un jour de plus sur l’île. Car Chiloé recèle quelques trésors, à commencer par son patrimoine culturel. Chaque jour en effet, nous concoctons en compagnie de Deborah un petit programme de découvertes des églises chilotes. Ces églises jésuites, dont certaines ont plus de deux siècles, sont la fierté de Chiloé. Certaines ont dû être intégralement reconstruites suite à des incendies ou des tremblements de terre mais la plus ancienne, celle du village d’Achao, date de 1730. Entièrement bâtie en bois, sa façade foncée très sobre contraste avec sa nef éclatante, aux différents dégradés de bleu et de brun. Comme pour la plupart des églises de Chiloé, son clocher servait également autrefois de phare pour les bateaux qui rentraient dans le Golfe d’Ancud.
Autre aspect incontournable du décor chilote, les maisons multicolores. Construites en tuiles de bois d’alerce qui peuvent faire penser à des écailles de poissons, elles sont peintes en couleurs vives comme pour tenter de nous faire oublier le climat breton qui règne ici au moins huit mois sur douze. Quand les fenêtres ne sont pas parées de jolis rideaux en dentelle, elles offrent parfois à la vue du touriste curieux des empilements d’objets insolites, batteries de cuisine ou jouets par exemple.
Posés sur la plage en attendant la marée haute, les bateaux eux aussi sont multicolores et comme dans tous les pays du monde, portent des noms de femme. Le décor qui les entoure est tout simple mais pourtant très joli et reposant : des maisons sur pilotis, des collines verdoyantes d’où se détachent quelques arbres, une brume plus ou moins dense qui, selon l’heure du jour ou la météo, s’accroche au sommet de la colline ou au contraire repose à son pied, confondant alors la terre et la mer dans une même couleur bleue infinie.
Autre aspect non négligeable du patrimoine de l’île : les produits de la mer. Crabe, araignée de mer, palourdes, huîtres, noix de St Jacques et poissons en tous genres, Pierre ne sait plus où donner de la tête depuis son arrivée sur l’île. Prêt à tout essayer, il éprouve quand même une grosse déception devant le type de consommation actuel des fruits de mer à Chiloé : cuits ! L’existence d’un parasite dans l’océan interdit en effet la vente de coquillages crus dans les restaurants. Qu’à cela ne tienne, c’est le moment de tenter de nouvelles recettes, plus ou moins réussies d’ailleurs. Si la paila marina, sorte de soupe de poissons très naturelle, fut une belle découverte, le curanto, en revanche, fut un désastre qui nous a toutefois permis de vivre une grande première : Pierre déclarant forfait devant son assiette, après avoir timidement avalé deux morceaux. Il faut dire que ce mélange de viande (porc, poulet, saucisses), de patates et de coquillages n’a rien d’attrayant. Les moules, aussi grosses que ma main, ont eu raison de l’appétit d’ordinaire féroce de Pierre. Une grande consolation, toutefois, c’est le petit vin blanc qui aide à digérer non seulement certains plats mais aussi la musique traditionnelle chilote qui, avec ses accents d’accordéon oscillant entre la Bavière et le Pays Basque, est assez amusante au début puis finit par vous vriller les nerfs.
C’est notre dernier jour à Chiloé. Après avoir succombé aux plaisirs culinaires de l’île et terminé notre tournée des églises, il est temps de reprendre la route vers d’autres horizons. D’ailleurs le ciel commence à devenir nuageux et le vent s’est levé, comme pour nous rappeler que les beaux jours ont une fin. Détendus, imprégnés des belles images de Chiloé et des bons moments passés en compagnie de Deborah, nous montons à bord du bus qui nous emmène vers la région des lacs et des volcans.
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